A Marseille, la dernière guerre de la faim de Richard Martin, fondateur du théâtre Toursky

↑ Richard Martin © DR

A presque quatre-vingt printemps, Richard Martin, fondateur du théâtre Toursky, a entamé le mardi 7 février une grève de la faim pour protester contre une baisse de 80 000 euros des subventions municipales pour son établissement. Une baisse décidée en 2022 et reconduite cette année par la Ville qui n’a pas l’intention de céder.

Ces derniers temps, il reçoit en peignoir comme pour signifier à qui en doute qu’il est ici chez lui et qu’il n’en démordra pas, sûr de son bon droit. Ici, c’est l’œuvre de Richard Martin : un théâtre fondé il y a maintenant plus de 50 ans, sur ce qui n’était alors qu’un hangar. Il aura fallu l’obstination d’un homme d’ambition, ardent défenseur des valeurs qu’il porte pour que naisse le Toursky, à Saint-Mauront, un quartier dans une des misères les plus importantes d’Europe. Sa vie durant, Richard Martin s’est appliqué à bâtir un théâtre social, pour tout le monde. “Il faut aller là où les gens pensent que c’est réservé à un cercle de privilégiés et leur dire, non, c’est ouvert, il y a de la lumière, entrez” aime-t-il à déclamer en bâtisseur du concret.

Cet écrin de lumière, Richard Martin l’a longtemps désiré. C’est à Marseille qu’il décide de poser ses valises au début des années 1970, après avoir fait ses armes à Paris avec succès, au théâtre de boulevard, mais sans que cela ne parvienne tout-à-fait à combler son aspiration à faire œuvre populaire. “Je me trompais” laisse-t-il échapper de sa période dans la capitale, “quels que soient les arts, c’est une histoire entre soi et soi”. A Marseille, il réalise son rêve d’une “action théâtrale décentralisée” en parvenant à édifier un théâtre de premier plan soutenu et porté par des artistes majeurs, on citera ici Léo Ferré ou encore Barbara Hendricks, conviée pour les 30 ans du Toursky.

“Je n’ai pas vocation à ne pas manger tous les dix ans” confie Richard Martin, qui en est à sa quatrième grève de la faim en un peu plus de cinquante années à la tête du théâtre. D’abord en 1981 puis en 2009, il avait lutté contre une suppression drastique des subventions de l’État. Sa dernière protestation, c’était en 2019, contre la mairie Gaudin (LR), à l’origine d’une réduction des aides accordées à son théâtre. A l’époque, il avait obtenu gain de cause, soutenu vivement par un certain Jean-Marc Coppola (PCF), alors dans l’opposition.

Un rééquilibrage opéré dans un souci “d’égalité et d’équité”

Devant les difficultés financières de la ville, le pragmatisme a gagné, charriant avec lui son lot d’intransigeance. Dans La Marseillaise, si l’adjoint à la culture dit regretter le choix extrême d’une grève de la faim, se disant “inquiet“, il monte au front et assume sa politique de rééquilibrage des subventions accordées aux acteurs culturels à Marseille. Une politique, assure-t-il, opérée dans un souci “d’égalité et d’équité“, jugée nécessaire et “largement comprise et acceptée au sein du secteur culturel“. Les 80 000 euros rabotés au Toursky auraient bénéficié à un peu plus de 160 projets artistiques, toujours selon l’élu qui souligne par la même occasion que la compagnie Richard Martin dispose de 75% de fonds publics, dont 950 000 euros maintenus par la Ville. “Ça ne tient pas debout !” balaye celui qui dit avoir rendu sa “dignité” à Saint-Mauront, tout en réaffirmant son soutien aux petites compagnies humiliées selon lui par un saupoudrage des subventions publiques.

Surtout, Richard Martin voit dans cette décision une manœuvre politique tissée en filigrane contre lui, l’homme de gauche, pour le sanctionner de s’être engagé sur les listes du candidat de droite Bruno Gilles, aux dernières municipales, ce qui avait désarçonné à l’époque bon nombre de ses proches. “Tout ce qu’on peut faire croire pour l’intérêt général, moi je l’ai servi beaucoup mieux !” tente-t-il de convaincre, abolissant au passage tout ce que la mairie a de volonté de régulation.

Là-dessus, il peut compter sur l’appui d’un entourage assurément acquis à sa cause. Et des personnalités du monde artistique comme Clémentine Célarié ou Benjamin Biolay lui ont apporté leur soutien. Un soutien de taille pour Richard Martin qui exacerbe volontiers l’opposition entre une une “technocratie” insensible, à la “culture livresque d’universitaires qui savent ce qu’il faut proférer dans les dîners mondains” et les artistes qui seraient entravés dans leur création, lesquels “donnent la dignité, la rêverie, la vision de cette humanité brisée [sic].

Parmi les raisons de la colère, il y a la détermination de la mairie de mettre en conformité le cadre d’occupation du lieu, dont elle est propriétaire. Richard Martin n’a pas signé de convention d’occupation depuis 2014. La Ville, alors dirigée par Jean-Claude Gaudin, avait tenté de lui imposer une hausse importante du loyer, 10 000 euros contre les 262 habituels. “Je ne suis pas un squatteur” explique-t-il, arguant qu’il a toujours payé ce loyer, “même s’il est symbolique”. Et de lâcher, grandiloquent, dans une allusion à peine voilée à Jean-Marc Coppola, qui répète à l’envi que la valeur locative du Toursky s’élève aujourd’hui à 75 000 euros : “Je parle d’accrocher le chariot de Thespis aux étoiles quand, eux, me parlent avec le vocabulaire d’agent immobilier”.

L’adjoint à la Culture qui, de son côté, maintient sa proposition d’une convention d’occupation temporaire d’une année envisagée comme “la première étape d’une réflexion […] pour écrire l’avenir de ce lieu culturel”, écrit-il dans La Marseillaise. Car ce qui se pose en définitive, c’est bien la question de la succession de Richard Martin, 79 ans, à la tête du Toursky depuis 1971. Une invitation à la transmission qui ne passe pas auprès du principal concerné. Il dénonce “un agisme à la con” et ne se remet toujours pas de ce que la mairie attende des engagements concrets quant à ce qu’il adviendra après. “Ils devraient me porter, me soutenir et se servir de cette expérience de 50 ans !” finit-il par éclater, dans un élan d’émotion. “J’ai mis 50 ans à faire la réputation internationale de ce lieu […] Combien dois-je à la ville de Marseille pour l’avoir fait rayonner dans le monde ?”

Déterminé à faire valoir l’ouvrage accompli, le fondateur du Toursky pour autant n’est pas fermé à la discussion, il souhaiterait personnellement rencontrer le maire. Pour l’heure, son état de santé inquiète. “Je vais bien mais je me porte mal” confie-t-il, avant de conclure, infaillible, “Je continue à penser que la raison, même si l’on est devant un syndicat de la bêtise, que la raison finira toujours par avoir raison.”