↑ Saadia et Louisa, au centre social de la Gavotte Peyret (Septèmes-les-Vallons)
Après un été tragique à Marseille, des familles bouleversées par la perte d’un proche témoignent pour dire l’incessant souvenir du traumatisme et leur indignation d’une justice souvent aux abonnés absents.
Le calme apparent de la Gavotte Peyret, en cette fin d’été marseillais, tranche avec la réalité tragique de la cité de Septèmes-les-Vallons. L’on est volontiers tentés de ne pas admettre que le quartier est le théâtre récurrent d’un déchaînement de violence tant il prend aux premiers abords tous les aspects du paisible. Pourtant, les apparences sont trompeuses : le dernier drame remonte à juillet, une jeune adolescente âgée de dix-sept ans, victime collatérale, a perdu la vie dans une fusillade à la kalachnikov, en contre-bas de la cité. “Nous les mamans, on est toutes sorties.” raconte Louisa, habitante de longue date, rencontrée au centre social de la Gavotte-Peyret. “On pensait que c’était une petite du quartier mais quand on a vu qu’elle n’habitait pas là, que ses parents étaient au Maroc, ça nous a déchirés le cœur. Vous imaginez ?”
Difficile d’imaginer aussi cette réalité brutale : depuis le début de l’année, à Marseille et sa région, pas moins de 14 personnes ont perdu la vie, tuées par balles, victimes directes ou indirectes. Une récurrence de faits morbides qui n’est pas de nature à étonner Louisa, elle qui a perdu son frère agé de 45 ans en 2018, un peu plus loin, à Salon-de-Provence. “Il était assis sur un banc, c’était un double meurtre, lui et un petit jeune de 21 ans. Ils revenaient de la prière, ils étaient avec une abaya comme on dit chez nous” quand un véhicule a foncé sur eux. Un des passagers est sorti de la clio muni de sa kalachnikov et a tiré à bout portant. Ils étaient venus semer la terreur. Mansour est mort aux urgences. “Tous ses organes ont été détruits. Il était troué de partout” décrit Louisa, encore heurtée par cet effroyable assassinat. Le plus jeune est mort sur le coup.
Un drame en ricochet
Mansour avait 45 ans. Il a laissé derrière lui de jeunes enfants. Par la force des choses, Louisa veille sur eux et accompagne leur mère. La famille a quitté la cité des Canourgues à Salon-de-Provence pour venir s’installer près de leur tante. À la question de savoir ce qui lui procure sa force, celle qui a vécu de multiples drames et qui en porte les fêlures répond qu’elle n’a pas le choix. “Mon frère avait quatre enfants et leur maman travaille […] Je ne suis pas mariée et je n’ai pas d’enfants donc je jongle, je surveille un peu là, un peu là…”
“J’ai souffert. Je souffre encore. Je suis toujours sous traitement, sous cortisone. J’ai pris du poids […] tout ça, c’est dû à ça. À ce que je vis au quotidien. Je suis une personne qui ne parle pas, je garde tout.”
Louisa
L’avenir, Louisa l’appréhende avec beaucoup d’anxiété. “En 1990, je me disais, plus les années défilent, mieux la vie sera avec le temps mais je vois qu’il n’y a que du noir.” Voilà trois ans que son petit-frère est décédé. La justice, Louisa n’y croit plus depuis qu’elle s’est heurtée à la même indifférence d’un système qu’elle juge inopérant, faute de moyens. “La condamnation peut attendre quatre ou cinq ans” déplore-t-elle . “J’en veux à la justice. Pour moi, elle ne fait pas son travail. Tous ces réseaux, ces règlements de compte, c’est pas normal […] ils ont la facilité de rentrer où ils veulent, de ramener des couteaux, des fusils d’assaut, de la drogue.” Les nombreuses politiques urbaines et les déplacements présidentiels n’y font rien, Louisa n’a plus d’illusions. Plusieurs fois, c’est l’armée qu’elle croit pertinent de déployer. Elle reste lucide pourtant sur une réalité sociale complexe qui entraîne tout un pan de la jeunesse de Marseille dans une violence inouïe allant jusqu’à tuer pour un oui pour un non. “Je n’ai pas personnellement de colère envers ces petits jeunes. J’ai beaucoup de ressentiment envers ceux qui les envoient. […] Ils leur donnent des billets et de quoi être défoncé. Ce sont les grands qu’il faudrait ramasser, pas ces petits jeunes qui n’ont rien.” assure-t-elle. “Pourquoi ont-ils tous des armes dans le quartier ?”
Louisa continue d’honorer la mémoire de son frère en invoquant les bons souvenirs et en prenant sous son aile ses neveux. De la violence endémique, fataliste, elle reconnaît son impuissance et celle des familles. “On a pas de pouvoir, que les larmes pour pleurer. Sinon, on essaye d’avoir la force de se battre pour que ça s’arrête. […] On est en 2021, il faut que ça cesse.”
La facilité de tuer
Souvent, la même incompréhension demeure pour les familles et proches de victimes. L’assassinat comme un moyen de vengeance et de punition “mais en attendant, on ne se soucie pas de ce que devient la famille” s’émeut Saadia, amie et “soeur de toujours” de Louisa. Sa vie a brutalement basculé le 26 novembre 2019 lorsque son fils a été tué à la suite d’un conflit familial. Sofiane avait 29 ans. À partir de ce moment-là, Louisa et Saadia ont été liées par la même blessure.
Ce jour-là, Saadia devait emmener son plus jeune fils chez le dentiste quand elle a été frappée par l’horreur. “J’ai entendu des tirs de ma cuisine. J’ai pris mon fils, j’ai commencé à courir dans la rue. Les gens m’appelaient […] J’ai demandé s’il était mort.” Ce n’est qu’en discernant ses chaussures au sol que Saadia a compris, on venait de tuer son fils de trois balles dans la tête. “Depuis on est détruits” confie cette mère seule.
De Sofiane, il ne lui reste que le souvenir encore vif d’un fils aimant. “C’était un jeune de 29 ans qui aimait faire des câlins à sa maman. Il m’embrassait sur la bouche, je lui disais qu’il était trop âgé pour faire ça. Il me répondait ‘une maman c’est une maman'” raconte-t-elle, dévastée. Depuis lors, elle porte un voile en signe de deuil. Comme pour montrer qu’elle est désormais une autre personne. “Quand on perd une mère, on est orpheline. Mais quand on perd un enfant, il n’y a pas de mot.”
Pour tous les proches des victimes de la violence à Marseille, la vie continue quoi qu’il en soit. Mais le choc vécu laisse en chacun la marque indélébile d’une amputation violente avec laquelle il faut nécessairement composer. Saadia s’est remise à emmener son plus jeune fils aux entraînements de foot “parce que c’était le souhait de son frère”. Pour son plus grand fils, très lié à son frère, reprendre un semblant de vie normale apparaît plus difficile, il s’est mis à boire.
“Je vis constamment dans la peur. Je ne sais pas comment je vais réussir à sortir mes enfants de cette violence.”
Saadia
Plusieurs fois, le traumatisme engendré par la perte de son fils s’est traduit chez Saadia par la volonté de le “rejoindre” comme si rien n’avait plus d’importance. “C’est un peu égoïste” admet cette mère et grand-mère de plusieurs enfants. Le deuil douloureux qu’il lui reste à surmonter se mêle à un désir ardent de justice. Celle qui a écrit à la garde des Sceaux à l’époque des faits garde le sentiment indigné d’une institution incapable de l’accompagner. “Depuis ce jour-là, je suis seule face à mon chagrin.” confie-t-elle. Une peine d’autant plus amère qu’elle n’a pas pu se recueillir deux ans durant, en raison du Covid, sur la tombe de son fils en Algérie. C’est aujourd’hui l’espoir auquel elle se rattache, “peut-être, à ce moment-là, je serais apaisée.”
Obtenir justice
Obtenir des réponses pour tenter de faire son deuil. Chez Myriam, les questions se bousculent et l’envie de comprendre pourquoi ce samedi 26 octobre 2013 son oncle a été abattu au fusil de chasse en pleine nuit, d’un tir dans la tête. “Il a été assassiné dans des circonstances encore floues. Il y a plusieurs théories. A ce jour, on ne connaît pas la vérité.” explique-t-elle toujours chamboulée par la disparition violente et soudaine de son oncle. “C’était un honnête citoyen, un travailleur.”
Sedik que Myriam décrit aussi comme quelqu’un “d’altruiste, de généreux et de souriant” était connu des services de police pour des faits mineurs et anciens, sans lien avec le grand banditisme. Il a été retrouvé un matin par une habitante de La Margeray (14e) où il vivait avec ses parents, au volant de sa voiture, moteur et phares allumés. Myriam se souvient encore du moment où elle a appris la mort de son oncle. Cette jeune maman venait tout juste d’accoucher. Une naissance qu’elle liera sa vie durant à la perte de son oncle dont elle était très proche ainsi qu’au choc qui a suivi dans la foulée. “Quand mon oncle est décédé, j’ai vécu un moment où j’avais peur d’être assassinée.”
Si huit années ont passé depuis, l’émotion et la colère demeurent intactes. Sa famille, “affectée de manière brutale et intense” n’a pu bénéficier d’aucun soutien psychologique à l’époque des faits. Obtenir des réponses s’est avéré impossible comme si de tels faits, aux yeux du système, s’étaient banalisés, devenus divers. “L’administration, la justice, tout ça traîne en longueur […] il n’y a pas d’enquête réellement poussée. Ils disent ‘ils se tuent entre eux’.” déplore Myriam. “Quand on demande des détails au juge et qu’on a pas de réponse, ça me met en colère. On a l’impression d’être illégitime pour poser des questions et demander des réponses immédiates.”
Aujourd’hui, Myriam songe avec son mari à quitter Marseille pour s’éloigner d’un climat devenu anxiogène. “On suffoque en se demandant qui sera le prochain.”
“Ça n’est plus possible de se lever tous les quatre matins et d’entendre qu’il y a eu une mort supplémentaire.”
Myriam
C’est en leur ouvrant d’autres horizons que cette jeune mère tente de préserver ses enfants d’un engrenage dans lequel une trop grande partie de la jeunesse marseillaise se consume.
“Dès que je suis seule à la maison, je pense à tout ça.”
Malgré tout, protéger ses enfants se heurte souvent au mécanisme puissant de la violence, il semblerait qu’il soit inéluctable. Ce vécu a été celui de Baya dont le fils a été tué le 16 mars 2013. Sans nouvelles depuis deux jours, elle a essayé en vain de le joindre. Deux longues journées au terme desquelles son funeste pressentiment s’est confirmé à la suite d’un test ADN, c’est bien Nabil, 19 ans, qui a été retrouvé calciné dans une voiture, un trou de balle dans la boîte crânienne. L’annonce de cette mort atroce a plongé Baya dans un désœuvrement inouï, un choc dont elle peine encore à dessiner les contours.

L’histoire de Nabil est celle d’une jeune existence pulvérisée, celle d’un enfant de Marseille que sa mère aime à décrire comme un être généreux, passionné de musique et de chant. Il se plaisait à inviter sa bande d’amis pour des “freestyle”, les yeux et les trips pleins du succès des Jul et autres Naps. Ils sont beaucoup à Marseille qui, comme Nabil, se vivent en bande organisée, rêvant les papillons dans le ventre de faire le prochain Dans ma paranoïa. Pour l’heure, cette génération des succès faciles est comme acculée. L’histoire de Nabil raconte le drame d’une cité méditerranéenne toute entière, ville monstre, où se conjuguent à la fois sentiment de vie exalté et destinées sociales funestes.
Baya essaie bon gré mal gré de renouer avec ce sentiment de vie. Voilà huit années que son fils est décédé. À chaque nouveau drame, le même terrassement reprend le dessus. “Quand j’entends qu’on a tué, brûlé, je retombe en dépression.” Grand-mère à plusieurs reprises, Baya se rattache aux visages affectueux de ses petits-enfants, c’est l’élan de vie dont elle a besoin. “Mais c’est très dur” admet-elle tendrement. “On m’a appelé maman-courage, peut-être mais […] dès que je suis seule à la maison, je pense à tout ça.”
“Les gens, quand ils tuent […] ils ne se rendent pas compte mais ils détruisent une famille entière.”
Baya
Engagée dans la cause de la jeunesse marseillaise, Baya avait participé en 2012 aux côtés de son fils à un clip-vidéo prémonitoire. Elle y campait le rôle d’une nourrice, Nabil celui d’un jeune mort, par assassinat. Baya ignorait alors que cette issue serait la sienne un an après. Aujourd’hui, elle continue de se rendre à chaque marche blanche et s’est liée avec celles ayant perdu un fils, un frère, un mari. C’est auprès de l’association Conscience que son combat s’est concrétisé, elle qui avait tenté de monter sa propre association (“Les Larmes des Mamans”).
Il lui reste à combler le vide engendré par la perte de son fils. Et à faire face aux interrogations. Elle a voulu obtenir des réponses dans une affaire où les preuves manquaient. “Même, on me montre du doigt du fait que mon fils est mort brûlé dans une voiture. Ça ne peut être qu’un délinquant”. Son chagrin, Baya a dû l’appréhender seule, par-delà le soutien psychologique dont elle a bénéficié longtemps. “Maintenant, j’arrive à me calmer toute seule, je me mets au repos, je ne vois personne et mon cerveau se repose un peu.” confie-t-elle. Rêver l’apaisement, aussi, au travers de la musique. Un moyen pour elle de sortir de soi. “Souvent, je le fais. Il faut vraiment s’évader surtout en ce moment le monde n’est pas beau.”
Depuis le 16 mars 2013, date à laquelle Nabil est décédé, Baya demeure comme figée dans un chagrin inépuisable, dans une sorte de rengaine funeste qui la remet de loin en loin à son drame. Nabil, “c’était une belle personne […] un petit jeune bien” répète-t-elle, émue. “Même quand ça n’allait pas, il me disait : ‘ça va maman, t’inquiète, tout passe. Ça va changer, vous inquiétez pas, tout va aller mieux maintenant.'” En attendant, Baya se bat. Avec l’espoir que tout ira mieux.